La génération Y, en proie à une ultra moderne solitude ?

La génération Y, en proie à une ultra moderne solitude ?

« L’enfer est tout entier dans ce mot : solitude. » Victor Hugo

 

Depuis plusieurs années, je ressens cet étrange sentiment de ne pas être à ma place dans notre société, tout en ayant approprié et intériorisé ses codes.

Je fais partie de cette fameuse génération Y sur laquelle glosent les médias, médisent les entreprises, s’apitoient les politiques. J’en suis un pur produit jusqu’au bout des ongles.

Née au milieu des livres d’une de ces familles qu’on qualifie de bourgeois-bohème, j’ai pourtant passé mon enfance puis mon adolescence collée à Adibou sur un vieux Macintosh, puis suis devenue cette jeune adulte rivée sur l’écran de son Iphone. Bac mention très bien, classe préparatoire littéraire, master dans une grande école londonienne, j’ai suivi la règle de la méritocratie que mes parents et mes professeurs m’avaient tant vantée. J’ai avalé des milliers de dates, appris par cœur des centaines de poésies, les ai récité sans toujours comprendre leurs vers, puis ai rédigé des dizaines de dissertations en trois parties trois sous parties selon le sacro saint schéma introduction-problématique-conclusion-ouverture.

J’ai appris l’anglais — capital pour trouver un boulot, enfin à ce qu’il paraît — puisque maintenant le code remplace l’anglais. Enfin non, puisque Laurent Alexandre a dit que l’intelligence artificielle allait automatiser le code et qu’on aurait même plus besoin d’apprendre des frameworks (ndlr : un langage informatique). Bref, j’ai fait ce qu’on m’avait dit de faire. J’ai fait ce que la centrifugeuse géante de la société me poussait à faire. Je suis rentrée dans le marché du travail, comme on m’avait dit de faire. J’ai même travaillé dans l’édition, a priori pas le secteur le plus rigide et normatif. J’y ai passé plusieurs années, répondu à des milliers de mails et des milliers de coups de téléphone, suis devenue schizophrène entre des grands prix de l’Académie française et des manuscrits de footballers (bah oui, ça fait vendre), me contorsionnant sur mon siège de bureau entre mon poste et la photocopieuse. Puis j’ai craqué. J’ai posé ma démission. Comme tant d’autres au même moment. Me sentant aliénée, prise au piège d’une société qui m’avait promis l’épanouissement personnel comme récompense à mes nuits blanches, j’ai voulu être libre.

Trois ans plus tard, co-fondatrice d’une startup passionnante dans la tech, je suis redevenue le pur produit de ma génération et de mon milieu, de ceux qu’on exhibe dans les prospectus d’En Marche ! ou sur BFM Business. Et pourtant, pourtant. Je ne me sens toujours à côté de moi-même.

Alors j’ai réfléchi. J’ai d’abord cru que c’était moi le problème.

J’ai cherché. J’ai lu des livres, des articles, des blogs. J’ai écumé des centaines de témoignages, des émissions de radio. Et j’ai compris que j’étais loin d’être seule, que c’était un macro effet, que c’était structurel. J’entends partout le même discours. Chez les journalistes, chez les économistes, sur le divan des psychanalystes. Un discours d’interrogation, un discours de doute. J’en parle avec des proches, des amis. Notre société vit dans une constante dépression, la peur au ventre, pétrifiée dans l’attente de l’instant d’après. Quelque chose ne tourne pas rond. Pourtant on n’a jamais été si éduqué, si informé, si ambitieux.

On nous a toujours dit que nous travaillerons plus dur que nos parents, on y a été préparé comme de bons petits soldats.

Et le même mot revient sur toutes les lèvres : liberté.

On ne veut plus travailler dans un bureau, on refuse les horaires parce que ça nous rend malheureux. On dénonce la génération des Millenials, paresseux, impatients, accros aux portables. Nos parents nous parlent de CDI. Et nous on ne leur parle plus de rien. Au moins dix de mes amis proches ont démissionné de leur boulot « de rêve » pour lesquels ils avaient été formés : journaliste, publicitaire, banquier ou directeur artistique. Autant encore sont partis faire le tour de monde, pour être libre, pour se croire libre, pour fuir. Pour fuir quoi ? La dystopie dans laquelle nous entrons peu à peu. Et pour ceux qui restent, qui doivent faire face au vide, il reste la gratification instantanée : la consommation ou la notification de l’Iphone.

On consomme de tout, et en quantité. Bouffe, fringues, news, relations.

Dans cette « société liquide » prophétiquement décrite par Zygmunt Bauman, le tissu social n’est plus fait d’architecture ionique mais bien de fluides insaisissables, de noyaux d’atomes éclatés. L’inconstance et la réversibilité de nos relations sont de plus en plus terrifiantes. Prenons les fondements ancestraux d’une société : le couple, la famille. A la fois, l’injonction du couple n’a jamais été si grande. Mon feed Instagram dégouline de photos de couples que mes amis virtuels étalent à la face du monde en tartines épaisses. Les chinois louent des partenaires sexuels qui miment à perfection l’attachement pour ne pas passer le nouvel an seuls. Au Japon, des hommes accros aux jeux vidéo tombent littéralement amoureux d’un avatar. Une des questions les plus posées à SIRI, l’assistant vocal d’Apple : Veux-tu m’épouser ? C’est dire la déficience affective de nos existences. Tout le monde divorce, tout le monde est seul, mais tout le monde veut être aimé. L’Autre n’est plus sujet pensant, mais un objet dont on se sert pour rassurer ses propres angoisses. A la moindre difficulté, la porte claque puis le silence.

 

Nous vivons dans une société du CDD, on veut des forfaits de téléphone sans engagement, des baux AirBnB pour un mois, des amours limités au cas où ça se complique.

 

On ne veut que le beau, le vernis, le photoshopable. Dès qu’il faut transpirer, relever les manches, on s’enfuit. J’entends des amies qui se font quitter par leurs mecs parce qu’elles aimeraient emménager avec. J’entends des femmes qui ne veulent plus se rabaisser aux hommes qui ne veulent que coucher avec elles, et à les entendre, il n’y a que ça. J’entends des hommes qui ne demandent qu’à être amoureux mais qui ne trouvent pas leur place. Mais tout le monde est d’accord, pas à tout prix, pas au prix de sacrifier son espace vital, sa « liberté ».

On veut des boulots remplaçables, des conjoints remplaçables, des amis remplaçables.

Regardez les gens dans le métro, ceux qui écrivent à cinq personnes en même temps, au cas où un d’entre eux vous plante pour un truc plus intéressant que de vous écouter parler en contrepartie que vous l’écoutiez aussi. Ou pour voir quel sera le verre ou le diner le plus intéressant, mondain, rentable finalement. La vie n’est devenue qu’une transaction ou chacun propose une offre et l’échange avec son prochain en contrepartie d’une loyauté momentanée, c’est-à-dire la raison d’être du marketing. La beauté, l’argent, la renommée, la maison secondaire. Quand on consulte pour la centième fois en une heure l’écran bleu de notre Iphone, les cinq notifications de messages nous rassurent sur notre valeur. Nous valons la peine d’exister : on nous écrit, on s’adresse à nous. Notre cerveau vient de libérer un peu de dopamine pour combler notre manque de sérotonine. Les laissés pour compte des sms dineront en tête à tête avec la Mélancolie — ou Netflix. Et pour les entrepreneurs, leur dizaine d’emails classés urgents les feront se sentir important, et c’est tout ce qui compte, illustrant bien le dilemme cornélien entre « le travail-corvée de la survie et le travail-performance de la surclasse » (Gilles Châtelet).

A la corbeille nos sentiments.

Dans la société de la Retenue, la valeur de nos fameuses notes d’Iphone, révélatrices de nos émotions, de nos pensées, de nos doutes mérite d’être examinée de plus près. En lisant ces hommes, ces femmes décrivant les milliers de mots noircis sur nos petits écrans, j’ai imaginé ce qu’étaient ces milliers de notes qu’on n’envoie à personne. J’ai pensé aux miennes, mes notes d’Iphone. Une citation de Victor Hugo par ci : « ll y a une foule de sottises que l’homme ne fait pas par paresse et une foule de folies que la femme fait par désœuvrement. » Plutôt vrai. Un message d’insultes ensuite : « Je suis scandalisée par ton comportement et je pèse mes mots (…) ». Pas envoyé, on m’a convaincue que j’allais passer pour une dingue. Un autre d’aveu : « J’aurais préféré te le dire de vive voix mais tant pis (…) mes sentiments pour toi (…) ». Celui-ci je n’ose pas. Des titres ensuite : « L’amour propre/Les accords majeurs ». Je ne sais pas s’ils sont géniaux ou très mauvais. Je penche plutôt pour la seconde. Une résolution enfin : « Écrire plus ». Puis des interrogations : « A quelle moment la sincérité devient-elle encombrante ? ». Ces milliers de mots qui ne seront lus que par nous ne seront jamais connus de leurs destinataires originels. Notre retenue est une ligne de conduite, notre intériorisation de ce qui ne correspond pas au politiquement correct, qui nous fait passer pour un ami colérique, un collègue seul au monde, ou un amoureux désespéré. On les garde dans le prolongement de nous même, nos portables, nos corbeilles numériques, nos derniers verres. Pour reprendre les mots de cette chercheuse américaine, Sherry Turkle et son désormais célèbre « Alone Together »: nous n’avons jamais été aussi seuls ensemble.

 

Ultra moderne solitude.

 

Lucie Roblot – à lire aussi ici

 

Commentaire : 1

  1. gloux dit :

    Tout a fait d’accord avec cet article bien écrit, c’est un bon état des lieux. Mais c’est dommage qu’il ne donne pas de conseils ou solutions. C’est un peu pessimiste/défaitiste comme article.
    En effet, la liberté, la retenue…
    Je ressent moi même cette pression a la retenue, dans les relations sociales et professionnelles (la pression pour ne pas être awkward, rester politiquement correct, la peur de dire ou faire un pas de travers, le fameux small talk nécéssaire en entreprise et en mondanité, ou finalement il vaut mieux parler pour ne rien dire) tout ceci crée un vide conversationnel, un vide de sens de nos relations sociales. Les relations sociales sont devenues complètement dépersonnifiées, un robot ferait la conversation mieux que moi. Fini la créativité, l’audace, l’humour, l’originalité, il ne faut rien dire de travers.
    Quand je me pose la question: Avec qui je peux etre vraiment moi meme ? Je me rend compte qu’il n’y a plus personne.
    Mes amis sont devenu des gens qui me jugent et que je juge égallement, sans m’en rendre compte.
    Je me pose une autre question: Le problème de retenue n’est il pas lié au fait d’être une femme ? Une femme, si elle est excessive, exubérante, ou différente, est mal vue par la société. Elle est associée a des stéréotypes féminin négatifs, et est même parfois critiquée par les autres femmes. Je n’ai encore jamais entendu d’homme se plaindre de sentiment de retenue. Eux, ont plutôt un soucis de plaire. Moi, c’est d’être autorisé a être moi même.
    Dans la société, de ce que j’ai pu observer en entreprise ou en mondanité, les hommes osent l’excès et l’exubérance, et n’en sont pas blâmés socialement (au contraire ils en sont plutôt bien vu). La femme si. Elle est constamment critiquée, jugée. La société enferme la femme dans un rôle sage et réservée. Quand je dis société, c’est surtout les milieux “importants”, liés à l’entreprise et aux mondanités.
    Quand a la liberté, nous la souhaitons tous…
    Lorsqu’il s’agit des relations amoureuses éphémères (app de rencontres et autres), je ne veux pas faire de cliché mais le plus souvent, ce sont les hommes qui veulent la liberté sexuelle et la femme qui tends à s’attacher et veut construire une relation. Moi qui ait l’habitude de rencontrer des hommes de cette manière la, je me suis trop souvent sentie dans l’obligation de taire mes sentiments, ou faire semblant d’être détachée, bref être complètement dans la retenue des sentiments pour ne pas effrayer l’homme. C’est absurde. C’est une comédie que nous jouons. Et c’est effrayant. Depuis quand l’amour doit être tut ? On vit dans une société ou l’amour est devenu indésirable! C’est triste, mais la société de liberté sexuelle ne bénéficierait-elle pas aux hommes ? Personnellement, je me sens non seulement seule, mas également lésée d’un point de vue affectif par ces hommes qui nous consomment. Pour rétablir l’équitée dans ce monde, il faudrait faire pareil que ces messieurs, c’est à dire de se taper pleins d’hommes, car c’est possible, je peux le faire, mais ce n’est pas du tout mon projet de vie… Je crois que cette liberté sexuelle bénéficie aux hommes, ou a ceux qui partagent cette envie de multiplier les conquêtes sexuelles sans attaches, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, et pleins de gens (sentimentaux) se retrouvent laissés pour compte.

    Donc oui, la retenue pour moi est très présente socialement ET dans les relations intimes. C’est une double peine.
    Un petit exemple: Un drink qui rassemble les employés d’une grande banque, tout le monde rigole et boit des verres. Un homme prend la parole, un peu émêché, pour faire un discours et il y inclus des blagues grivoises. Tout le monde rigole et trouve ça normal. Peut on imaginer une situation ou c’est une femme qui prend la parole, emechée ? De mon vivant, je n’ai jamais vu de femme prendre la parole pour faire un discours spontanément dans une situation informelle en entreprise, et encore moins pour faire des blagues grivoises. Quand bien même cela arrivait, ce serait très mal perçu et embarrassant pour elle. Il est temps que le monde change.

Ajoutez votre commentaire

*